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Les Militaires et Missionnaires: éradiquer les rituels navajo et combattre l'influence des hataali.

 

Les premiers docteurs à s'installer dans la réserve navajo sont des militaires ou des missionnaires qui offrent leurs services à la population dans l'intention de mener à bien leurs activités d'évangélisation et d'assimilation.

Confrontés aux coutumes religieuses des Navajo qui font obstacle à leur assimilation, les missionnaires-médecins s'en prennent avec véhémence aux hommes-médecine qu'ils qualifient de charlatans ou de suppôts de Satan. Ils tiennent les hataali pour responsables de l'échec du prosélytisme chrétien mais également de la mort de plusieurs patients qui ont refusé de se rendre à l'hôpital après avoir consulté un praticien traditionnel ou sont décédés à la suite de complications dues à un traitement navajo.

Jusque dans les années 1950, les responsables du Bureau of Indian Affairs et les médecins de l'Indian Service partageaient l'opinion des praticiens missionnaires et des militaires: il fallait éradiquer les rituels de guérison navajo et diminuer l'influence des medicine-men.

  • A Fort Sumner, lors de leur internement forcé, les Navajo tentent d'organiser des cérémonies de guérison

Courtesy of the State Records Center and Archives. Frank McNitt Papers, Serial #5514; photo #5702. "Navajos under guard at Fort Sumner," ca. 1864. U.S. Army Signal Corps Photo in the National Archives.

Guerriers navajo emprisonnés à Fort Sumner, New Mexico, 1864-1868. Photograph courtesy National Archives.

Le général Crocker ne supportait pas de voir les Indiens internés à Bosque Redondo quérir les services de leurs praticiens traditionnels ("les sorciers" disait-il)

    "Ces docteurs indiens appartiennent à la pire espèce de charlatans, ils ruinent des familles entières monnayant leurs services à des prix exorbitants...Les parents des malades se dessaisissent même de leurs vêtements pour payer deux jours de traitement à ces menteurs."

     

Tous les militaires présents à Fort Sumner ne partageaient pas l'opinion du Général Crocker. Le Capitaine Bristol, superintendant du fort entre 1864 et 1865, reconnut l'habilité des médecins navajo à soulager les maux des patients atteints de syphilis ou d'autres maladies vénériennes.  Si son témoignage atteste de la valeur thérapeutique de l'herboristerie navajo, il n'en demeure pas moins très caricatural et montre que les militaires ou médecins missionnaires ne se souciaient pas de comprendre la complexité des rituels observés:

    "Pour la plupart des maladies communes, ils utilisent des plumes, des pierres, des sorts, des racines, des feuilles, des sabots d'antilope, des billets placés sur des crânes...Parfois, ils se peinturlurent le visage avec de la cendre de bois. Ils utilisent aussi des loges de sudation au toit recouvert d'herbe et de terre ou ils creusent des excavations dans la terre qu'ils ont préalablement emplies de pierres brulantes."

     

  • En 1906, le superintendant Samuel B.Daire de la Navajo Agency exprima son désir d'interdire les cérémonies dans la réserve. Un Navajo s'était suicidé près de Ramah au Nouveau-Mexique. Après avoir discuté avec un medicine man, il pensait être sous l'emprise d'un grand sorcier. Le 2 novembre 1906, Samuel B. Daire écrivit à Master Brothers, trader:
    • "J'ai hâte d'arrêter cet homme-médecine car je crois qu'il est à l'origine des troubles qui menacent l'ordre de votre secteur."
       

  • Dans les esprits des militaires, le souvenir de la purge des mauvais sorciers entreprise par le chef navajo Manuelito en 1878 ne pouvait redorer le blason des praticiens traditionnels. A la suite de différents qui demeurent peu clairs et controversés, 20 hataali furent assassinés par les responsables politiques émergents de la tribu.

Manuelito, Smithsonian Institute, Anthropological Archives.

Le général Sherman affirmait:

    "Les Navajo sont pleins de préjugés et de superstitions. Ils croient en l'existence d'une bonne et mauvaise médecine. Ils craignent la sorcellerie et les mauvais sorts, et ont assassiné, il y a peu, certains de leurs mauvais médecins."

     

 

  • Les médecins de l'Indian Service rédigeaient des rapports indiquant que les habitations traditionnelles contribuaient à la propagation des épidémies. Ils dénonçaient le manque d'hygiène des Navajo. Des hogan habités par des familles touchées par la variole étaient incendiés. La photographie ci-dessous montre l'incendie d'une habitation traditionnelle où résidait une victime de la variole. La photographie a été prise entre 1890 et 1910, près d'Indian Wells, en Arizona.

Collections of the National Archives and Records Administration.

Les missionnaires envoyés dans la réserve après l'internement à Bosque Redondo décident de recourir à une autre stratégie que la force. Les Navajo ont pu, grâce au traité de 1868, retourner sur une partie de leurs terres. Ils vivent disséminés sur des milliers de kilomètres, résidant dans des campements n'accueillant que deux ou trois familles. Il semble urgent d'établir une relation de confiance avec les malades avant de chercher à les convaincre de venir se faire soigner dans les petites cliniques ouvertes par les différentes communautés missionnaires. Les infirmières et matrones évangélistes sont mises à contribution: dans une société matriarcale, des femmes se feront mieux acceptées.

L'évêque Kendrick de l'Eglise Presbytérienne souhaite ouvrir un hôpital qu'il appellera "The Good Shepherd" à Fort Defiance. Il écrit à une de ses protégées:

    "Construire l'hôpital n'est pas suffisant, il faut y attirer des patients. Les medicine-men jouissent d'une grande influence auprès des Navajo. Ils manifesteront leur opposition à notre projet et nous nous efforceront de les combattre. Mademoiselle Thackara doit pouvoir se déplacer librement dans la réserve. Elle doit aller à la rencontre des Indiens et gagner leur confiance. Les patients ne se presseront pas immédiatement à l'hôpital. Mademoiselle Thackara a conscience de la dimension spirituelle de la tâche qui lui est confiée. Le chemin est devant nous (...) Le lieutenant Plummer a été saisi du dossier."

http://anglicanhistory.org/indigenous/jenkins_navajo1956/

Mary E. Raymond et Mary Eldridge sont, elles, mandatées dans la réserve pour représenter l'Eglise Méthodiste Episcopale.

Mary E. Raymond (épouse Whyte) écrivait:

    "Aujourd'hui, nous sommes allées rendre visite à un petit garçon très malade, son père était venu nous chercher. Il avait apporté un cheval pour nous. Nous avons passé plusieurs heures à lui administrer des médicaments et des soins. Hier, dimanche, j'y suis retournée (...) La distance qui sépare nos deux habitations est de 12 miles."

     

Mary Eldridge, Courtesy "Farmington Museum" et Princeton University Library, Navajo Mission Collection, ca. 1895-ca. 1908.

Même si les missionnaires femmes se démenaient pour sauver des vies navajo, l'objectif principal de ce dévouement était l'évangélisation des habitants de la réserve. Elles ne cachaient pas leur mépris pour les hataali:

    "Avec le temps, les Navajo comprendront par expérience que nos remèdes sont plus efficaces que leurs chants, leurs hochets et leurs plumes...et nous n'exigeons pas un cheval en paiement pour services rendus."

 

Dans les années 1930, la science occidentale se révélant plus efficace pour combattre les épidémies de tuberculose ou de trachome que les rituels navajo, les habitants de la réserve sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les médecins blancs. Ces derniers, pourtant, sont toujours persuadés de la nécessité d'annihiler toute croyance religieuse navajo pour améliorer la qualité de la relation patient-soignant. De plus, il faut à tout prix évangéliser les Navajo car, débarrassés de leurs superstitions, incrédules quant aux pouvoirs des hataali, ils représentent une proie facile pour le démon.

J.D Mulder, médecin de l'Eglise Réformée, officiant à Rehoboth, affirmait:

    "Les malades navajo sont pour la plupart d’entre eux soignés par leurs hommes-médecine (…) leur crédulité et leurs craintes maintiennent ces personnes dans les ténèbres (…) Satan est prêt à bondir sur les païens qui émergent de la superstition, deviennent agnostiques et sombrent dans le doute."

 

D'autres médecins, plus subtiles,  tels le docteur Clarence Salsbury, tenteront d'amadouer ou de manipuler les medicine-men en s'appropriant leur renommée pour promouvoir leurs hôpitaux. Salsbury distribuera une photographie de différents hataali venus se faire soigner à l'hôpital de Ganado aux habitants des environs.

Photographie extraite de The Salsbury Story, The University of Arizona Press, 1969.

Il instrumentalisera également la renommée du hataali Red Point pour accroître la popularité de son école d'infirmière. Ainsi, on peut distinguer Red Point en arrière plan des deux premières diplômées.

Photographie extraite de The Salsbury Story, The University of Arizona Press, 1969.

Sidney J. Tillim, rédigea un article destiné à la National Society for the Prevention of Blindness, il y incorpora la description d'une scène dont il avait été témoin:

    "Je n'allais jamais oublier cette scène -une jeune femme gémissant et geignant, les seins nus, le corps recouvert d'un mélange de suie et de transpiration. Deux hommes-médecine s'occupaient d'elle: le premier se tenait devant elle, il chantait et agitait un éventail fait de plumes d'aigles. Le deuxième était assis derrière elle, les manches retroussées, des veines apparentes aux bras... Les spasmes qui l'agitaient l'empêchaient de demeurer accroupie. Elle tentait d'attraper le tissu que l'on avait placé au-dessus de sa tête et l'homme qui se tenait assis derrière elle l'agrippait de toutes ses forces et la tirait vers lui pour la délivrer de ses douleurs (...) Le foetus était déjà mort."

 

Ce type d'écrits contribua à l'adoption d'une posture ferme de la part des autorités médicales à l'égard du Peuple Navajo.

Les habitants de la réserve étaient tenus responsables de leur détresse: si les épidémies se propageaient, c'est parce qu'ils ne respectaient pas les normes d'hygiène préconisées par les membres du Bureau Of Indian Affairs.

S'ils étaient décimés par la tuberculose, si leurs enfants perdaient la vue, c'était à cause de leur confiance absolue en l'efficacité des hataali.

En d'autres mots, refuser la science blanche, c'était se comporter comme des sauvages ignorants et se condamner à une mort lente mais certaine.

En 1924, le Congrès lança une campagne de lutte contre le trachome. On estima que les Indiens, peu coopératifs, ne pouvaient être soignés avec du sulfate de cuivre.

Ce traitement était trop long et risquait d'être compromis par la difficulté d'établir un suivi avec ces populations.

Par conséquent, on encouragea l'ensemble du personnel médical en poste dans la réserve -qualifié ou pas- à exécuter des tarsectomies (Résection partielle ou totale du tarse des paupières). Des milliers d'opérations furent conduites sur des patients qui ne nécessitaient pas ce type d'intervention.

En 1927, un décret interdit la tarsectomie et l'on envoie l'ensemble des enfants malades dans une école située à Fort Defiance. Les parents ne peuvent s'opposer au départ de leurs enfants, pris en charge à des centaines voire des milliers de kilomètres de la demeure familiale.

 

A partir des années 1940 et 1950, à la suite des travaux publiés par les anthropologues et psychiatres Dorothea Leighton, Clyde Kluckhohn et Alexander Leighton sur le mode de vie des Navajo, les relations familiales et la sorcellerie, les médecins, notamment ceux du Public Health Service, prennent conscience de la nécessité de mieux comprendre les croyances navajo pour améliorer la relation patient-soignant et la qualité des soins délivrés.

 

Les médecins progressistes du PHS.

 

Obstacles à une bonne relation patient-soignant:

  • Inexpérience des jeunes médecins recrutés dans le cadre du Docteur-Dentist Draft:

    "Environ 40% des praticiens ont moins de 30 ans et la moitié d’entre eux travaille pour le Public Health Service dans le cadre de leur service civil. Ces médecins, formés à une approche clinique doivent assumer des responsabilités administratives et gérer le fonctionnement des hôpitaux. Ils n’y sont pas préparés."

    • Découragement du personnel anglo:

     

Si les jeunes praticiens qui succèdent aux médecins diligentés par l’armée dans les années 1950 ont certainement moins de préjugés que leurs aïeux militaires, ils quittent souvent la réserve dépités et déçus par l’attitude des Navajo : 

    "A leur arrivée, ils sont subjugués par la culture indienne mais ils perdent leurs illusions lorsque les patients ne répondent pas à leurs attentes. Ils finissent par désirer ardemment la fin de leurs deux années de service civil obligatoire."

     

 

  • Pudeur des Navajo, peur du contact:

 

Ces jeunes médecins peinaient également à gagner la confiance de leurs patients car de nombreux malades se montraient réfractaires à l’administration de soins qui nécessitaient un contact rapproché. En effet, dans la tradition navajo, tout contact corporel avec un individu étranger à la famille ou au clan doit être évité. Les patients considéraient que leur intimité était violée lorsqu’un étranger manipulait leur corps. Le contact physique était jugé intrusif :

    "Ils ne comprennent pas pourquoi on prend leur pouls, pourquoi leurs corps sont manipulés. Les femmes sont très pudiques lorsque l’on doit examiner leur pelvis ou leur poitrine car elles oublient la dimension médicale du praticien et le considèrent comme un étranger."

 

     

    • Poids de la famille, exclusion des proches du processus de guérison:

 

La présence de la famille est souvent vécue comme un obstacle à l’établissement d’une relation de confiance entre le praticien et son patient. De nombreux rapports publiés dans les années 1970 témoignent des efforts fournis par les travailleurs sociaux et le personnel de santé pour convaincre les patients de s’affranchir de leurs familles et de prendre des décisions sans l’assentiment du clan.

Les praticiens devaient apprendre à composer avec les figures maternelles qui prenaient les décisions en lieu et place du patient adulte.

Eduquer les enfants et les jeunes adultes à l’autonomie et à l’indépendance semblait une nécessité. Un extrait du Navajo Rehabilitation Project Technical Report soulignait ainsi la pression exercée par les figures maternelles :

    "La capacité à exprimer son désaccord avec la domination maternelle dans une société matrifocale et matriarcale permet à la relation qui unit le patient à son conseiller de s’améliorer."

     

    • Absence de lien émotionnel entre le patient et le soignant:

     

    "Le patient doit avoir foi en son docteur, que celui-ci soit un shaman ou un médecin. Ne pas comprendre la théorie des germes n’amoindrit pas la confiance portée par le patient à son médecin
    (…) Le patient navajo est habitué à l’intervention de sa famille. Isolé au milieu d’étrangers dans un lieu éloigné de son domicile, coupé des coutumes et du soutien moral de son Peuple, il peut déprimer."

     

    Efforts réalisés:

 

    • Etablir des parallèles entre les théories médicales occidentales et le mode de pensée navajo:

 

Dans une lettre écrite en 1954, un jeune praticien, le docteur Walsh McDermott, affirmait :

    "Si l’on considère les théories modernes (….) sur le lien entre environnement, émotions du patient et  tuberculose, les concepts des chanteurs navajo diffèrent peu des nôtres. Je pense ainsi (…) que la tuberculose est une maladie qui occasionne un dérèglement social et individuel (…) ce qui diffère peu du ‘concept de perte d’harmonie’ propre aux Navajo."[1]

 

[1] Letter from Dr Walsh McDermott to Paul Sears, 1954, in Adair, John, Deuschle, Kurt, Barnett R., Clifford. The People’s Health : Anthropology and Medicine in a Navajo Community. Rev. Ed. Albuquerque : University of New Mexico Press, 1988, p.31.

 

En 1958, John Adair et Kurt W. Deuschle conseillaient de s’ajuster à la conception du temps navajo afin de ne pas faire fuir des patients potentiels:

    "Un vendredi, en fin d’après-midi, un Navajo malade, résidant au fond d’un canyon, peut décider de seller son cheval pour se rendre dans la clinique la plus proche. Lorsqu’il parvient le soir à la clinique, les portes sont fermées et le docteur est parti en week-end. Le patient navajo ne comprend pas pourquoi il n’est pas accepté en consultation après son périple."

     

    • S'adapter à la peur des morts des Navajo:

 

En 1967, les rapporteurs du Disabled Navajo Indian Rehabilitation Project expliquaient que de nombreux patients refusaient d’ouvrir aux ambulanciers qui venaient les chercher. Ils ne souhaitaient pas rencontrer les médecins ou les responsables du projet qui avaient voyagé dans l’ambulance car des malades avaient pu y décéder.

    Bien qu’elle ait été repeinte, on remarquait que c’était une ambulance. Comme les Navajo croient qu’entrer en contact (…) avec les morts cause la maladie, ils refusaient d’accueillir l’ambulancier (…) Lors d’un déplacement, alors qu’une tempête avait endommagé une route, le conseiller continua sa route à cheval. Il affirma qu’il ne fut jamais aussi bien reçu qu’en ce jour.

     

    • Combattre les préjugés:

 

Dès 1938, certains médecins dénonçaient les préjugés des docteurs missionnaires ou plus généralement du personnel de santé anglo.

Le représentant de Collier aux affaires indiennes et à la santé Navajo, W.W. Peter n’avait que faire des remontrances des missionnaires. En 1938, il manifesta son soutien aux hataali en écartant de manière désinvolte les inquiétudes manifestées par le Révérend G.W. Helms qui devait se joindre à Pete Price pour l’inauguration du Fort Defiance Hospital :

S’ils veulent répandre du pollen de maïs sur les linteaux des portes, j’accepte ce geste comme
l’expression symbolique de leurs espoirs (…)  Quelque soient leurs rituels, je suis presque sûr qu’ils ne seront pas épiscopaliens, presbytériens, méthodistes, baptistes, catholiques, de l’Eglise Réformée ou des évangéliques indépendants. Je crains fort qu’ils soient entièrement navajo ce qui pour certains blancs qui ont fait de la religion un commerce n’évoque rien d’autre que le paganisme
.[1]

[1] Thomas Dodge Papers, MSS033, Arizona Room, Arizona State University, Tucson, W.W. Peter to G.W. Helms, 2 juin 1938, Box 1, Folder 20.

 

Les préjugés les plus communément répandus -comme par exemple le stoïcisme des Navajo et leur insensibilité à la douleur sont décriés dans des publications scientifiques qui dénoncent les écrits de personnels soignants des décennies précédentes. Voir exemple ci-dessous:

    "Je garderai (…) longtemps en mémoire les patients navajo - calmes, alanguis, incapables de parler anglais, mais faisant preuve de chaleur humaine et d’humour lorsqu’ils apprennent à vous connaître (…) Généralement, le patient navajo souffre avec plus de calme, il requiert moins de soins, et répond avec grâce à la moindre attention."[1]
     

[1]Tiber M. Bertha. « Nursing among the Navajo Indians. » American Journal of Nursing, vol.49 / septembre 1949, p.552-3.

 

    • Inverser le rapport de force:

 

Les personnels de santé étaient invités à s'adresser aux patients navajo en utilisant des formules de courtoisie navajo.

Les approximations linguistiques des médecins anglo donnaient également l’opportunité au Navajo de se moquer de l’autorité blanche et d’inverser le rapport de force fantasmé :

    "Un Navajo a rarement l’occasion de se moquer d’un homme blanc. S’il peut sourire ou rire de ces tentatives de conversation (…) son hostilité est réduite et des relations simples basées sur la confiance et l’acceptation mutuelle peuvent être établies."

     

    • Etablir des listes d'expressions traduisant en navajo des concepts médicaux:
       

Aujourd'hui, les hataali et les rituels navajo ont trouvé leur place au sein des hôpitaux. Les patients des centres de soin publics ou privés peuvent bénéficier de l'assistance d'un praticien traditionnel pendant leur hospitalisation.

La plupart des hôpitaux proposent des programmes traditionnels dans le traitement des addictions ou les services de psychopathologie.

Les medicine-men employés par l'Indian Health Service ou les cliniques privées disposent dans l'enceinte de l'hôpital de structures qui leur sont exclusivement réservées afin de pouvoir y réaliser des cérémonies. La plupart d'entre elles ont la forme d'un hogan :

Ervin Tso, responsable de la sélection des patients intégrant le programme de soin traditionnel au Rehoboth McKinley Hospital à Gallup. Photo prise par l'auteur.

Malgré l'intégration des thérapeutiques traditionnelles au protocole de soin des hôpitaux et l'apaisement des tensions entre praticiens non-navajo et patients, Mary Poel, pédiatre au Rehoboth McKinley Christian Hospital affirme que les procédures chirurgicales rencontrent encore beaucoup d’opposition de la part des hataali :

    "J’ai eu connaissance d’un cas où l’enfant nécessitait de toute urgence une greffe et la famille s’y refusait et consulta un medicine man. L’enfant ne pouvait plus se nourrir et il maigrissait beaucoup…il allait mourirde faim (…)
    les parents s’opposèrent à la greffe jusqu’à ce que le hataali donne son autorisation mais l’enfant était alors si malade (…) que cela prit beaucoup de temps pour le stabiliser afin de lui permettre de recevoir la greffe (…) Les indiens sont davantage touchés par certaines maladies qui nécessitent un don d’organe car la population indienne souffre de déficiences immunitaires et les parents vont retarder la greffe à cause des exhortations du medicine man (…) lorsque celui-ci donne son accord, il est parfois trop tard
    ."
    [1]

 

Si les conditions de vie et les relations entre patients navajo et médecin anglo se sont améliorées dans la réserve, celle-ci ne possède pas un fort pouvoir attractif pour les personnels du Public Health Service.

Aujourd’hui, environ 4000 personnes sont employées par le Navajo Area Indian Health Service qui gère 12 centres de santé, 15 antennes médicales et 22 cliniques dentaires.[2]

La réserve n’est pas assez attractive et la question du turn-over continue de peser sur la gestion des centres de santé. En 1998, une enquête révéla que 47% des médecins et personnels soignants intermédiaires prévoyaient de quitter la réserve dans les trois ans suivant leur prise de fonction dans une des structures de l’IHS.[3]

 


[1] Mary Poel, entretien réalisé au Rehoboth McKinley Christian Hospital le 17 juillet 2007.
[2]
Navajo Area Indian Health Service, 2007.
[3]
Kim, Catherine. “Recruitment and retention in the Navajo Area Indian Health Service”, Western Journal of Medicine, volume 173 (4), octobre 2000.

 

Les médecins navajo: Taylor McKenzie, Lori Arviso, deux chirurgiens au sein d'un système sanitaire à majorité blanc.

 

Dans les années 1970, la plupart des postes de responsabilité au sein de l’IHS étaient occupés par des blancs.

Les Navajo étaient cantonnés aux postes subalternes, infirmières, aide-soignants, techniciens radio…

En 1974, la Nation Navajo ne comptait qu’un seul médecin: Taylor McKenzie.

Il rejoignit les rangs du PHS en 1965 et devint le directeur de l’unité de Shiprock en juillet 1970.

 

Il endossa le rôle de porte-parole pour toute une génération de Navajo appelant à plus d’autodétermination dans le domaine médical.

Ainsi, le 17 avril 1970, lors de la 12e Conférence Annuelle sur l’Education Navajo, il avança plusieurs raisons à l’autodétermination et rappela qu’il soutenait depuis un certain nombre d’années le contrôle des hôpitaux de la réserve navajo par les autorités locales afin de permettre l’identification des patients à leur hôpital :

    Certaines décisions relatives aux services médicaux offerts aux Navajo ne peuvent être prises que par des Navajo qui se sentent concernés par ces questions. Ces mêmes décisions, prises de manière unilatérale par l’hôpital et les responsables administratifs, ne feraient qu’engendrer du ressentiment et de la suspicion parmi les patients navajo: elles seraient acceptées avec bienveillance si elles étaient prises par une assemblée de Navajo appartenant aux communautés locales.[1]

 

Les difficultés de compréhension entre patients et employés de l’IHS subsistaient et les communautés locales estimaient
qu’elles n’étaient pas assez sollicitées pour l’élaboration des nouveaux programmes de santé.

Pour réconcilier les Navajo avec leur système de santé, le Conseil Tribal décida de créer une nouvelle instance qui aurait entière liberté pour créer ses propres programmes de santé. Le 2 juin 1972, la Navajo Health Authority vit le jour.

Dans le préambule de la déclaration de mission pour l’année 1973, la Navajo Health Authority exprima le souhait de concilier connaissances scientifiques et savoirs rituels :

La Nation se trouve à un tournant de son histoire. Ses dirigeants reconnaissent qu’il existe (…) une opportunité de bâtir une nouvelle société pour le Peuple- une société qui emprunterait aux non-indiens certaines aptitudes scientifiques et technologiques pouvant se fondre dans la culture navajo.[2]

Pour permettre la coexistence des savoirs rituels et scientifiques dans le même lieu de soin et offrir aux patients des traitements qui prennent en compte leurs croyances, les responsables de la Navajo Health Authority estimèrent qu’il fallait encourager les vocations médicales parmi la population. Certes, le PHS collaborait avec les hataali depuis plusieurs années et de nombreux Navajo étaient employés dans les hôpitaux de la réserve. Cependant, que ce soit par loyauté à l’employeur blanc ou à cause de l’acculturation, ces employés navajo étaient parfois irrespectueux envers les patients les plus traditionnels.

En octobre 1972, l’université du Nouveau Mexique s’associa à une des divisions du Conseil Tribal, le Department of Health, Education and Welfare’s Bureau of Health Manpower Education et offrit à la Nation Navajo un financement de 5 millions de dollars pour l’ouverture de l’école de médecine.

L'école ne vit pas le jour mais les initiatives publiques, communautaires ou privées des années 1970 permirent à de nombreux Navajo de faire des études en médecine dans des universités réputées situées hors de la réserve. Fiers de leurs origines et fort de leur expérience du mode de vie traditionnel, certains choisirent de retourner vivre auprès des leurs afin de proposer des soins au plus près des revendications des patients.

Pas assez de personnels navajo au sein de l'Indian Health Service ?

Charles Grim, directeur de l’Indian Health Service jusqu’en 2007, affirmait dans un entretien accordé au site internet médical Tribal Connection en juin 2004:

  • 1981: 16% des employés de l’Indian Health Service sont Indiens.

  • 2004: 36% du personnel est issu de la communauté indienne.[3]

Lori Arviso Alvord, première femme navajo chirurgienne et auteur du livre The Silver Bear and the Scalpel, a dû apprendre à s’affirmer, afin de pouvoir s’imposer comme un chirurgien réputé.

Lori était confrontée à deux types de difficultés :

  • la réalisation d’actes chirurgicaux interdits par sa culture d’origine
     

  • les préjugés de ses collègues qui la considéraient comme un produit de la politique des quotas.
     

Sans les aides financières du gouvernement, Lori n’aurait jamais pu étudier à Dartmouth. Cependant, elle rappelle qu’elle a sans cesse dû lutter pour se faire accepter par ses camarades de classe et ses collègues.

Le docteur Ron Lujan, son professeur, lui-même issu d’une des communautés indiennes de la région des Four Corners (les Pueblo), ne cessait de lui répéter qu’elle devait fournir davantage d’efforts qu’un étudiant blanc pour parvenir à se faire respecter par le corps médical :

    En tant que médecin appartenant à une minorité raciale, tu seras constamment contestée, tes décisions seront remises en question, ton autorité mise en doute. (…) Pour avoir du succès, tu devras être plus exigeante envers toi-même. Tu devras étudier avec plus d’acharnement, t’entraîner plus longtemps et connaître ton domaine sous toutes les coutures.[4]

     

     

Etudiante à Dartsmouth, le retour auprès des populations indiennes du Sud-Ouest fut douloureux pour Lori.

Au contact des autres étudiants blancs, Lori était devenue étrangère à sa propre culture malgré le rapprochement opéré avec les membres des autres tribus.

Disséquer des cadavres, poser des questions d’ordre privé dans le but de trouver les causes de la maladie, affirmer la primauté de l’individu sur les décisions prises par la famille ou le clan, travailler dans l’urgence sont contraires aux valeurs et comportements navajo.

Lori affirme ainsi :

    J’avais appris le cycle de Krebs, j’avais appris à réaliser une laparoscopie mais en faisant cela, j’avais aussi appris à être blanche. Avec ma coupe de cheveux court, tel un page et ma veste médicale blanche et un stéthoscope autour du cou, je ne ressemblais pas à une femme du Diné pour mes patients navajo. Le prix de mon savoir était élevé.[6]

     

Lori dut donc trouver un équilibre entre les exigences imposées par l’exercice de la médecine occidentale et sa redécouverte de la culture navajo.

Aujourd'hui, elle essaie d'opérer ses patients en recréant dans la salle d'opération le sens d'harmonie cher aux praticiens traditionnels navajo:

    "J'étais peut-être une bonne chirurgienne mais je n'étais pas une bonne guérisseuse. Je suis retournée auprès des médecins de ma tribu pour apprendre ce que ne pouvait m'enseigner l'internat de chirurgie. Ils n'ont eu de cesse de me transmettre le message suivant: 'Tout est lié dans notre vie. Apprends à connaître les relations entre les êtres humains, les esprits et la nature. Prends conscience que la maladie ou la guérison dépendent de notre capacité à maintenir de fortes et solides relations dans chaque aspect de notre vie."

 

[1] McKenzie Taylor. 12th Annual Conference on Navajo Education, Shiprock Civic Center, 17 avril 1970 cité dans Navajo Times, 23 Avril 1970.

 

[2] NHA, Resolution 4R-I, Navajo Health Authority, Statement of Goals, Functions and Philosophy, Window Rock, Arizona, 1973.

[3] http://www.tribalconnections.org/health_news/features/june2004p1.html

[4] Alvord Arviso, Lori, Cohen Van Pelt, Elizabeth. The Scalpel and the Silver Bear. New York: Bantam Books, 1999, page 50.

[5] Ibid, page 50. 

[6] Ibid. p.58.

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