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Il existe deux catégories de praticiens navajo: les diagnostiqueurs et les hataali, ceux qui possèdent le pouvoir de guérir et de restaurer hozho, la beauté et l'harmonie. Comme leur nom l'indique, les praticiens qui appartiennent à la catégorie des diagnotiqueurs, sont chargés de découvrir l'origine du mal qui affaiblit le patient. Mais, ils sont souvent sollicités pour déterminer la cérémonie qui permettra de guérir le malade
et parfois même le hataali qui saura le mieux la réaliser.
Les diagnotiqueurs recourent à différentes techniques pour identifier la source de la maladie, du recours à ces moyens de divination dépendra la catégorie à laquelle le diagnostiqueur se rattachera. Parmi les diagnostiqueurs, on trouve donc les handtremblers, les stargazers, et les listeners.
Les Handtremblers sont des
diagnostiqueurs clairvoyants navajo chargés d’identifier la cause de la maladie
en invoquant le Monstre de Gila, un lézard dont ils reproduisent les mouvements saccadés.

Les handtremblers bénéficient
d’une cérémonie - la Handtrembling Way -qui leur permet de contrôler leurs facultés médiumniques.
La main tremblante du diagnostiqueur peut pointer la zone corporelle malade ou la maison du hataali susceptible de guérir le
patient. Les tremblements peuvent également être utilisés pour dessiner sur le
sol des motifs renseignant sur l’origine de la maladie.
Les Listeners ont
quasiment disparu aujourd’hui. Pour identifier les
sources de la maladie, les listeners s’enduisaient
les oreilles d’une substance obtenue à partir des tympans de blaireaux et
prêtaient l’oreille aux bruits révélateurs.
Les starsgazers découvrent l'origine de la maladie en observant les étoiles. Ils utilisent des cristaux afin de réfracter la lumière émise par les étoiles. En fonction des couleurs émises, ils peuvent déterminer l'ampleur du mal qui affecte le patient.



Lithographies par R.C. Gorman.
Si les stargazers utilisent des cristaux pour sonder les étoiles et les corps, les hataali, disposent eux-aussi d'outils médicaux. Pollen, terre sacrée, herbes sont contenus dans la bourse médecine -jish- qui ne se contente pas d'être le réceptacle des "médicaments" ou instruments de guérison navajo.
En effet, le jish est un leg de Premier Homme, le grand ordonnateur qui institua l'alternance diurne-nocturne et construit le premier hogan. Avant d'atteindre la surface de la terre actuelle, les Navajo furent chassés d'un dernier monde inférieur après avoir provoqué la colère de Montre de l'Eau qui déclencha un déluge. Un roseau permit leur ascension mais, arrivés à la surface de la terre, ils se rendirent
compte qu'ils avaient oublié l'essentiel : leur médecine.
" Premier Homme et Première Femme émergèrent de
la Terre. L’eau
montait derrière eux. Premier Homme dit :
‘Nous avons oublié quelque chose en
dessous.’
Première Femme répondit :
‘Qu’est ce que c’est, mon mari ?’ ‘Il s’agit de
notre médecine (…) Nous l’avons laissé en bas.’ ‘Eh bien, nous ne devrions pas
faire cela. Ils ne peuvent pas vivre sans cela.'(…)
Ils envoyèrent l’oiseau à sa
recherche. Il revint bientôt avec la médecine (…)
Premier Homme dit :
‘Lorsque
vous possédez cette chose, la richesse est à votre portée. Cette chose, ce sont
des moutons, des chevaux. La même chose que si vous possédiez des biens
matériels.’ "
Autrefois, jish permit de recréer l'harmonie à la surface de la terre en réinstaurant le monde originel et les quatre montagnes sacrées. Jish permit d'assurer la subsistance matérielle et spirituelle des Premiers Navajo. Jish, aujourd'hui, permet de recréer l'harmonie à la surface de la terre en éradiquant tout mal qui pourrait empêcher la beauté d'advenir. A travers jish, le hataali réaffirme son pouvoir créateur et sa filiation avec
Premier Homme.
En 1973, Carl Gorman, Miller
Nez et 50 guérisseurs se réunirent à Window Rock, afin de faire circuler une
pétition demandant l’instauration d’une
association regroupant l’ensemble des praticiens navajo traditionnels au sein
d’une organisation similaire à l’American Medical Association.
Les hataali souhaitaient dénoncer les
attaques des ministres pentecôtistes et mormons.
En effet, plusieurs membres de ces congrégations religieuses avaient appelé les
fidèles à brûler les bourses médecine.
Les bourses médecine contiennent les
éléments nécessaires à la guérison. Elles sont investies d’un pouvoir rituel et
magique car elles sont vivantes. Les éléments qui composent le
jish sont naturels et nourrissent la symbiose qui existe entre le hataali et les Yei, entre le patient, la
communauté et la terre mère, Femme Changeante
Les jish doivent être utilisés à des fins rituelles. Or, de nombreux blancs possédaient des jish qu’ils avaient obtenus
chez des traders.
Eddie Tso affirme que les jish détenus
par les blancs et non utilisés rituellement sont dangereux- il existe ainsi une cérémonie pour renouveler et
régénérer le jish qui aurait séjourné chez des étrangers[1] :
« C’est dangereux, donne
le à quelqu’un s’il n’est pas renouvelé. Gardes-tu un pistolet chargé si tu ne
tires pas avec ? ou un long couteau sous ton oreiller ? »[2]
Les représentants politiques, éducatifs et spirituels de la Nation Navajo se battent pour faire appliquer le NAGPRA qui permet aux tribus de faire valoir leur droit à réappatrier les objets rituels détenus par des collectionneurs ou conservés par les musées. Ces objets sont ensuite "nettoyés" afin de pouvoir retrouver leur usage sacramentel.

Hataali récupérant les objets rituels exposés et entreposés au Wheelwright Museum.

Objets ayant été retirés des caisses d'exposition du Zimmerman Center, Albuquerque pour être rendus aux tribus.
L'apprentissage de l'homme-médecine, autrefois et aujourd'hui...
Autrefois, les hommes-médecine apprenaient au domicile de leurs maîtres. L'apprentissage était extrêmement long, il fallait parfois plusieurs années pour maîtriser l'exécution d'une cérémonie. Les individus qui se destinaient à devenir hataali mémorisaient les chants à force de les entendre et de les répéter. Ils assistaient à de multiples cérémonies comme invités ou assistants du hataali et apprenaient en observant. Les cérémonies de guérison se déroulant
pendant l'hiver, seule une partie de l'année était consacrée à l'apprentissage des histoires sacrées. Aucun moyen de mémorisation n'était utilisé: il ne pouvait se servir ni de notes, ni de croquis.
Thomas Clani insistait à la fin des années 1970 sur la nécessité de connaître exactement chaque mot et chaque dessin. En effet, de l'exactitude du geste dépend la guérison du patient. Chaque prière recèle son propre pouvoir, chaque représentation picturale est une arme qui peut soit guérir, soit aggraver la condition du malade.
"Il apprend en s'asseyant face à son maître qui l'enseigne oralement chaque jour et parfois jusque tard dans la nuit. Il n'y pas de livres, de papier, de crayon. Tout doit être appris par coeur (...) L'apprentissage dure de 5 à 12 ans. Le déroulement de la cérémonie, les histoires, les chants et les prières doivent être sues avec exactitude." [1]

Pourtant, dès les années 1950, certains hataali songeaient à faciliter l'apprentissage de leurs élèves. Le nombre de hataali était en diminution et les jeunes navajo, rebutés par un enseignement trop fastidieux, rechignaient à devenir praticien traditionnel.
Hosteen Klah, le premier homme-médecine soucieux de transmettre ses
savoirs en reproduisant les motifs des peintures de sable sur des tapisseries
comprit lui, bien avant les années 1950, qu’il lui fallait songer à de nouvelles techniques pour assurer la
subsistance des processus de guérison. Il invite aux cérémonies Yeibichai Franc J. Newcomb, propriétaire d'un comptoir commercial. Elle réalisera de mémoire et à l'aquarelle, des reproductions de peintures de sable. En 1911, Hosteen Klah bravera l'interdiction prononcée par les autres hataali et continuera à tisser des motifs cérémoniels. Ses oeuvres, autrefois entreposées au Museum of Navajo Ceremonial Art fondé par Mary Cabot Wheelwright à Santa Fe en 1937, ont
été rapatriées en 1977 au Ned A. Hatathli Cultural Center Museum du Diné College.


Certains hataali
consentirent à enregistrer les mélopées des Voies, extrêmement longues à
mémoriser. Certains
medicine men commencèrent à enregistrer leurs chants dès la fin des années 1960. Deescheeny Nez
Tracy était l’un d’entre eux :
« Réunir toute l’information vitale
et la conserver sur des disques, des cassettes ou l’imprimer dans des livres
peut devenir notre Bible, comme celle que possède l’homme blanc » [2]
De 1967 à 1969, certains hataali collaborèrent au Projet de la Culture Navajo,
financé par des fonds fédéraux et géré par la tribu. Leur savoir fut enregistré
sur des bandes magnétiques qui sont consignées à Window Rock et sont
exclusivement accessibles aux Navajo
depuis 1985. Cette exclusivité de consultation illustre la volonté de la tribu
d’interdire l’accès du savoir rituel aux non-Navajo.
Dans les années
1970, on reprocha aux hataali de faciliter l’apprentissage des étudiants
en altérant certaines cérémonies. Or, toute cérémonie modifiée perd son pouvoir
de guérison. Ainsi, en avril 1969, Howard Gorman expliquait pourquoi certains hataali
refusaient de laisser une trace écrite ou vocale de leur enseignement:
« Les
hataali ne veulent pas enregistrer leurs chants (…) J’ai déjà envoyé cet
enregistrement à Rough Rock (…) Je ne sais pas où l’envoyer; si je l’envoie à
Gallup, ils s’en débarrassent en le transférant à Albuquerque (…) On leur a
interdit de raconter certaines parties des histoires en été de crainte d’être
foudroyé par l’éclair ou à cause des serpents à sonnette (…) Toutes ces choses
agissent en interaction avec la
Nature » [3]
[1] Johnson H. Broderick., ed. Stories of Traditional Navajo Life and
Culture. Tsaile, Ariz.: Navajo
Community College Press, 1977, p.249.
Johnson H. Broderick., ed. Stories of Traditional Navajo Life and
Culture. Tsaile, Ariz.: Navajo
Community College Press, 1977, p.160.
[3] AIOHC Navajo Transcripts, American
Indian Oral History Collection, 1967-72, MSS 314 BC, Center for Southwest
Research, University of New Mexico, Albuquerque, microfilm, # 532, p.15.
Les programmes de formation pour homme-médecine
Le psychiatre Robert Bergman, initiateur du projet à Rough Rock, fut
approché
par des hataali soucieux de former de nouveaux chanteurs. Le programme démarra
car les derniers hataali avaient atteint
un âge avancé et peu d’hommes jeunes étaient capables de faire face aux
difficultés financières occasionnées par plusieurs années de
formation.
Dès les années 1930 et le programme de réduction des troupeaux voulu par John Collier afin d'éviter l'érosion de la terre, les Navajo doivent se résigner à ne plus vivre de l'élevage ou de l'agriculture comme par le passé. Ils étaient obligés d'accepter un emploi salarié comme le montre la photographie ci-dessous prise en 1944. Il s'agit de Francisco Castillo, homme-médecine âgé de 62 ans, employé
au dépôt de munitions de Fort Wingate.

Les hataali
étaient si désemparés qu’ils se tournaient vers les représentants de la culture
blanche pour trouver des solutions au nombre décroissant de vocations. Ainsi,
en 1962, Frank Mitchell
critiquait vivement le Conseil Tribal qui selon lui, ne prenait pas la mesure
des conséquences d’une disparition des rituels :
"Je
me demande ce que nous pouvons faire pour perpétuer ces chants et nos
traditions (…) Les personnes qui dirigent notre tribu n’ont pas connaissance de
ce qui se passe, ils ignorent les coutumes.
J’ai parlé avec des hommes blancs
qui sont venus à ma rencontre pour discuter des coutumes et des pratiques de
notre Peuple dans le passé. (…) Je vous demande conseil. Que
recommandez-vous ?" [1]

En 1962, Frank Mitchell fut désigné par un groupe de hataali pour
faire connaître les revendications des hataali.
Ils décidèrent d’accepter le soutien manifesté par les nombreux anthropologues,
alors présents dans la région. Ainsi, Frank Mitchell réaffirma la nécessité de
prendre des mesures politiques pour défendre la transmission des Voies.
Il s’adressa notamment à la communauté de scientifiques présents à Many
Farms, dans le cadre du Cornell-Navajo
Field Health Research Program:
Dans le cadre du projet Rough Rock, douze apprentis furent formés, le premier groupe
devint opératoire dès 1972. Même si le projet était largement
institutionnalisé, ses instigateurs se rendirent compte qu’il fallait laisser
plus de temps aux medicine men pour former les apprentis et que l’enseignement
ne pouvait se dérouler dans une classe mais à domicile des hataali, dans leurs hogan.
La plupart des
medicine men formés par le Projet Rough Rock se spécialisèrent dans une ou deux cérémonies.

Aujourd’hui, rares sont ceux qui vivent de leur art, la plupart des medicine men cumulent deux activités. C'est pourquoi la Nation Navajo a remis en place un programme de formation pour hataali.Comme
pour le programme de Rough Rock, les medicine men qui acceptent de former de
nouveaux apprentis reçoivent une aide financière en contrepartie: 300 dollars
par mois sont alloués aux étudiants et 350 dollars aux hataali.
En contrepartie, hataali et apprentis s'engagent à faire preuve des qualités éthiques et spirituelles nécessaires pour servir le Diné.
Les obligations du hataali et de son apprenti sont énumérées dans la brochure mise au point par l'office of Diné Culture, Language and Comunity Services.
Elève et maître doivent en autre:
-
servir la communauté et ne pas tirer de bénéfice direct de leur pouvoir de guérison
-
ne pas exiger de rémunérations exorbitantes (reproche qui leur a souvent été fait)
-
faire preuve de modestie et de réserve
-
avoir une bonne réputation dans leur communauté d'origine
-
être mesurés, s'abstenir de boire avec excès ou d'avoir des conduites addictives dangereuses

Mitchell, Frank. Navajo Blessingway singer: The Autobiography of
Frank Mitchell, 1881-1967, ed. Charlotte J.Frisbie and David Mc Allester, Tucson: University of Arizona Press, 1978,
note 1, p.319.
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